> Christian Noorbergen 

Christian Noorbergen entretien au Musée de la Cour d’Or

 

 

Ce qui est premier dans cette œuvre, c'est le frisson qu'elle provoque. Une émotion des profondeurs qui touche au-dedans sans qu'on puisse s'en rendre compte… On ressent la sidérante complexité d’une obscurité insondable — différents niveaux de lecture et d’impact se touchent et s'entrechoquent — et dans le même temps paradoxal, un dépouillement lumineux, une simplicité décantée. Le rare frisson qu'on ressent devant la grande œuvre. Sidération, quand le choc éprouvé/éprouvant dépasse toute intégration mentale… Quelque chose se passe, qu’on appelle l’effet d’art… On a beau identifier tel ou tel élément, quelque chose d'énigmatique demeure, une trame souterraine et mystérieuse qui brûle et qui emporte. Véritable artiste, dépassé par sa propre création. La création s’arrache à la création…

 

Il y a un double impact : celui d'une très percutante image qui pourrait restituer une partie éclatée de la réalité, et en même temps une part d'insondable, voire d’impensable, qui outrepasse le réel sur le plan plastique, émotionnel, et symbolique… et ces deux éléments fusionnés, celui de l'image et celui des confins de l’image, font que l'œuvre est totalement dynamisée, dans sa surface, ou plutôt dans ses surfaces, jusque dans ses dedans et ses lointains…

Henri Michaux disait : “Du noir seul, je vois de la vie sortir“… Il y a chez Michel Kirch, une opacité première, un univers nocturne. Peut-être que le vide de l'infini est du côté de l'opacité. Peut-être que tout vient du grand vide, y compris la dimension mystique de l’œuvre entière, latente, et considérable. Et puis viennent de vibrantes clartés. Des déchirures de lumière. Elles affrontent. Elles ne semblent pas d’origine. Ces lueurs sont des passerelles, comme 

s'il s'agissait de traverser l’opacité, et de lui donner la vie. Un être-spectateur, très souvent, assiste à l’éveil du monde… En effet, toujours, ou presque, on voit cet être seul, immobile ou en mouvement, et semble-t-il insignifiant. Mais tout puissant dans cette infinité qui le porte, qu’il contemple au bord de l’effroi, et qui le dépasse. Dans l'œuvre intemporelle de Michel Kirch, apparaît l'ordre du seuil, d’un seuil toujours à franchir… Qui donnerait passage à un autre seuil, et ainsi de suite… Le monde n'est jamais fini… L’artiste l’accomplit. Hors durée, Michel Kirch le veilleur est un émerveilleur.

Dans ses toujours vastes paysages règne une allure de désordre vital, un trouble initial, possiblement initiatique, un chaos d’avant toute organisation qui fixerait et fossiliserait les choses, et qui d’avance les bousculerait à jamais. Il y a des chemins à traverser, des voies, des passerelles… de silencieux appels vers un ailleurs.  Il y a toujours un être, soit déjà en mouvement, soit immobile, comme en attente devant ce qu’il devrait traverser.

 

S'il y a un seuil à franchir, c'est au fond comme dans les tombes égyptiennes, où il y a des fausses portes… des portes simulacres que l'âme peut franchir dans un sens et dans l'autre, pour revenir dans le monde des vivants, ou, du monde des vivants, se diriger vers la vie éternelle.

L'Univers n'est pas achevé… L'œuvre entière de Michel Kirch est centrée sur cette infinitude. L’univers et l’universel couvent en lui, lui qui n’est jamais séduit par les anecdotes et les produits de la modernité… Il prend distances avec elle. Il est du côté d'une nature essentielle, il habite un monde essentiel, et son ouverture mentale n'en finit pas de tenter de s’approche des infinis de l’espace…

La relation à la sacralité est franche, allusive et ouverte. Avec cette lumière en attente au bout d'un horizon à franchir, ou condensée dans un espace de recueillement.

 

Très peu d'œuvres aussi denses que celle-là. En sus, quelque chose  en sus d'implacable. Aucun échappatoire, aucun faux semblant, mais une extraordinaire densité qui s'empare de qui la regarde… Quand l’esprit est dépassé par ce que l’on voit, c'est que l'œuvre d'art joue à plein son rôle d’oxygène mental. C'est l'artiste qui apprend à regarder. Les images aigues et contemplatives de Michel Kirch arrêtent le temps.

DIALOGUE

 

Christian Noorbergen :

Vos œuvres résistent au premier degré, à l'analyse, l’énigme résiste…

Michel Kirch :

Je cherche d'abord l'énigme qui est en moi-même. C'est ce qui m'intéresse dans la démarche artistique : non pas avoir une réflexion en amont " Qu'est-ce que je vais faire ? Quelle va être l'œuvre à partir de la matière récoltée ?… "   Ce qui m'intéresse est d'évacuer le mental, de laisser mon corps, de façon organique et subconsciente, agir pour moi… Ca m'apprend des choses sur le monde, mais aussi des choses sur moi-même, dans une démarche où je laisse totalement libre cours à ce qui se passe dans mes profondeurs… Et avoir ainsi accès à la profondeur de l'Univers… Il y a un parallèle très troublant du monde qui vit en soi, et du monde global…

Christian Noorbergen : 

C'est comme si au fond, vous débarrassant de la modernité, peut-être même de l'homme moderne en vous, vous vous confrontiez au tréfonds du mental, et aussi à l'Univers lui-même…

Michel Kirch : 

Oui, parce que l'Universel n'est pas qu'une question de géographie, ou d'histoire, dans la mesure où ce qu'il y a d'intéressant, qui pourrait être un pont entre les êtres, c'est non seulement de faire coïncider des éléments culturels, mais aussi des incidences inconscientes… Je pense qu'il existe un véritable

inconscient collectif qui nous réunit, et en allant plonger là-dedans, je me relie à la profondeur de l'humanité…

Christian Noorbergen : 

Peut-être même que vos voyages, perceptibles dans vos œuvres, ont permis de vous débarrasser de l'Homme Occidental pour vous imprégner de l'Homme Universel…

Michel Kirch : 

Cela a été ma première tentation en débutant la photographie… Aller dans des civilisations moins technologiques, plus charnelles, pour pénétrer ma propre histoire, celle que je n'ai pas connue mais que je ressens, celle de l'homme moyenâgeux, préhistorique, archaïque… Cet homme vit en relation profonde avec la nature, ses démons et ses ombres. L'Occident me semblait trop transparent, trop clair, trop rationnel. Par ces voyages, j'ai eu l'occasion de déchiffrer un livre, frôlant le mythe, sur les histoires anciennes. Ces voyages ne sont pas de l'exotisme, c'est même le contraire, c'est aller en soi…

Christian Noorbergen : 

Vous êtes plutôt du côté d'une nature première, dépouillée, décantée, sauvage, voire chaotique, … obligeant ainsi celui qui regarde à se dépouiller de ses références… 

Michel Kirch : 

C’est  mon histoire personnelle. Quand j'étais petit garçon, mon grand bonheur c'était déjà de m'échapper de la maison familiale, de descendre quatre à quatre les escaliers et d’aller à la rivière… La rivière, c'était à la fois mon refuge, un monde imaginaire, le contact avec la nature, les poissons, les insectes, la végétation sauvage, et cela m'est resté comme un monde au-delà du monde. Il y avait ce monde poli, évident, dans lequel on attendait de moi d'être un enfant modèle, un bon élève, et ce monde sauvage, imprévisible, que je rejoignais avec les voyous du quartier le soir, et tout cela m'est resté, au point de devenir plus tard un grand voyageur. Et ce besoin irrépressible de descendre les escaliers quatre à quatre, de courir à la rivière…

Je pratique une discipline, la photographie, qui est une discipline de la modernité, avec tous les travers inhérents, je veux parler du zapping permanent d'images en images, et de la non possibilité de rester lent et méditatif face au monde. Mais j'utilise le positif de la modernité, puisque j'utilise des technologies pointues dans la fabrication de mon travail, qui lui-même amène à une réflexion

générant distance par rapport à cette technologie, en célébrant la grande nature, la position de l'homme dans cette nature, la position de l'homme par rapport à lui-même, toutes choses qui échappent à la modernité d’aujourd'hui, qui contraint de plus en plus souvent l’homme à n’être qu’un consommateur passif et pressé. C'est un peu mon sacerdoce de prendre de la distance par rapport à tout cela.

Christian Noorbergen : 

Vous laissez surgir, peut-être à votre insu quelque chose de dur et d'implacable. Vous accentuez les contrastes entre les noirs et les blancs, et par ces tensions, on pourrait vous rapprocher de certains expressionnistes, car, sauf exception, vous ne jouez pas de la délicatesse infinie des gris de manière à proposer une œuvre éventuellement séduisante et douce, mais au contraire vous accentuez les contrastes, vous les assumez…

Michel Kirch : 

Il y a probablement une réflexion, mais au départ, il y a un goût, tout simplement, un goût sensuel pour ces contrastes là. Je suis dans une dualité permanente, dans la dialectique du moi et du monde, de la technologie et de la nature, de l'explicable et de l'inexplicable, du visible et de l'invisible, du  négatif et du positif… Toutes sortes de choses qui sont en fait des problématiques  d'art en général, et de photographie. Il y a donc ce goût sensoriel, sensuel, pour le noir et blanc qui est essentiel, mais aussi, et surtout, le fait que je n'ai pas voulu me laisser flatter ni séduire par la couleur. La couleur est délicieuse, subtile, mais pour aller plus vite dans ma réflexion, j'ai choisi l'ossature abrupte du noir et du blanc. Je suis plus dans une architecture formelle que dans quelque chose qui serait impressionniste…

Christian Noorbergen : 

Je parle de vos œuvres avant de parler de photographies, et de pure création plastique.

Michel Kirch : 

J'utilise la photographie comme matière première, comme les peintres utilisent de l'huile ou les sculpteurs la pierre. Moi, j'utilise le sel d'argent et sa réaction à la lumière. C'est ma matière première. Cela dit, au départ, je suis photographe, dans la mesure où j'ai une grande jouissance à aller trouver la matière dans l'espace/monde, avec l'immense plaisir de la découverte. Je suis en "terra incognita". J'ai un peu le plaisir et l'angoisse de ces hommes d'il y a quarante mille ans qui ne possédaient aucune carte, et se rendaient dans des endroits que nul être humain n'avait foulés avant eux. C'est la sensation que j'ai dans tout le processus. D'abord un procédé purement photographique : je récolte la matière, puis je la ramène à l'atelier, où elle est scannée. A partir des fichiers informatiques créés, commence un autre travail, plus long, plus patient, plus conscient. Un véritable travail pictural, par lequel surgit l'idée que je me fais du monde, de moi-même, et de mon travail…

Christian Noorbergen : 

Les paysages trop pensables, comme tout créateur ne vous conviennent pas. Monsieur-tout-le-monde se contente de ce qu'il voit. Les paysages pensables que vous photographiez ne vous suffisent pas, puisque vous les recréez et qu’au final, œuvre créée, vous façonnez des paysages impensables, à la fois possibles et impossibles…

Michel Kirch : 

Je viens d'une tradition où le visible ne suffit pas. Enfant, j'ai ressenti ce besoin quand la classe m'ennuyait, et que je me distanciais de mon corps. Je me voyais alors 3 km au-dessus, et cela me décontractait et m'apaisait… J'ai pris l'habitude de voyager à distance des choses, et d'aller de l'autre côté du miroir… C'est donc devenu un réflexe, un réflexe, c'est le cas de le dire en photographie !

Christian Noorbergen : 

Dans vos créations, la puissance occidentale en prend un sacré coup. D'une part, vous ne la montrez jamais, et d’autre part, vous montrez au contraire l'homme seul, face à l'infini de l'Univers. Comme si c'était une leçon de nudité, de dépouillement, et peut-être aussi de spiritualité…

Michel Kirch : 

Dans mes premiers voyages, en Afrique, j'ai toujours été surpris, saisi, par les sourires extraordinaires que je voyais chez les plus démunis, par l'incroyable générosité que m'offraient les plus pauvres, alors que je provenais d'une civilisation faisant l'éloge de la richesse, de la culture, et de la technologie. Ce qui me frappait était le contraste entre le monde d'où je venais, où les sourires étaient le plus souvent en berne, voire faux, et la spontanéité des sourires dans ces contrées dites pauvres. Alors, j'ai tenu l'Occident à distance, mais sans jamais le mépriser, sans  jamais le renier. Je suis un occidental, je serai toujours un homme occidental. J'ai les outils du monde occidental, et la fascination pour tout ce que ce monde a produit. Mais je tiens à garder une distance, car je ressens la faille insidieuse qui se cache derrière un monde trop rationnel…

Christian Noorbergen : 

Il y a toujours un seuil à franchir, un au-delà à atteindre, quelque chose vers quoi on tend, qu'on n'atteint peut-être pas, comme si vous proposiez une hygiène mentale à un monde fatigué…

Michel Kirch : 

Les mondes clos ont depuis toujours été des mondes angoissants pour moi. J'ai toujours cherché la ligne de fuite, et donc en permanence été tenté d'être aspiré par l'infini. J'ai trouvé cela dans des tableaux de la Renaissance, où je voyais souvent des portes s’ouvrir sur d'autres portes, un portail s'ouvrir sur un autre, on se demande alors quelle est la finalité. On est constamment sur des seuils quand on a cette aspiration… Les seuils en question sont aussi des étapes dans ma vie, et je n'arrive pas à me formuler comme un être fini. Je suis toujours en devenir, et mon travail est comme cela, et le monde aussi ! J'aime beaucoup la notion qu'on retrouve en Asie d'espace fermé qui serait comme un instant, et de l'infini qui résiderait dans cet instant. L'éternité dans l'instant qu'a très bien décrit François Cheng dans ses cinq Méditations sur la Beauté… Et donc l'oxygène que je propose, c'est juste une proposition : voilà nous sommes là, mais là n'est pas définitif. Là est une promesse vers un ailleurs, et je ne promets pas que cet ailleurs sera meilleur, il sera juste différent. Et cet ailleurs n'est pas non plus une fin en soi, car il a l'extraordinaire faculté de proposer un autre ailleurs… Et dans cette enchaînement  de finis, on a cette notion d'infini… J'aime aussi beaucoup l'idée développée dans le Talmud : l'infini, dans la Tradition Juive, c'est l'infini des interprétations… Je pense qu'on peut retrouver cela dans mes images. Elles sont en soi des tremplins continuels, plutôt que des théories ou des certitudes à proposer.

Christian Noorbergen 

Critique d'art