> Christian Noorbergen 

Les veilles de l'univers

 

 

L’abord premier de cette œuvre : le rare frisson qu'elle provoque. L’émotion des profondeurs qui touche au-dedans, sans qu'on sache pourquoi… On ressent la riche complexité d’une insondable obscurité — différentes strates de lecture et d’impact se touchent et s'entrechoquent — et dans le même temps paradoxal, un dépouillement lumineux, une simplicité décantée. Frisson lourd devant la grande œuvre. Sidération, quand le choc éprouvé/éprouvant dépasse toute intégration mentale… Quelque chose se passe, qu’on appelle effet d’art… On a beau identifier tel ou tel élément, quelque chose d'énigmatique demeure, une trame souterraine et mystérieuse qui brûle et qui emporte. Véritable artiste, celui qui est dépassé par sa propre création. La vraie création s’arrache à la création…

Double impact : celui d'une très percutante image d’une partie éclatée de la réalité, et en même temps une part d'insondable, voire d’impensable, qui outrepasse le réel sur le plan plastique, émotionnel, et symbolique… Et ces deux éléments fusionnés, celui de l'image et celui des confins de l’image, font une œuvre totalement dynamisée dans sa surface, ou plutôt dans ses surfaces, jusque dans ses dedans et ses lointains…

Il y a chez Michel Kirch, une opacité première, d’allure nocturne, peut-être le vide de l'infini du côté de l'opacité... Peut-être que tout naît de ce grand vide initial, y compris la dimension mystique de l’œuvre, considérable. Surgissent de vibrantes clartés. Des déchirures de lumière. Elles affrontent. Ne semblent pas d’origine. Ces lueurs sont des passerelles, comme s'il s'agissait de traverser l’opacité, et de donner enfin la vie. Un être-spectateur assiste aux éveils du monde… Toujours, ou presque, on voit cet être en attente, cet être seul, immobile ou en mouvement, qui semble insignifiant. Mais qui est tout puissant par cette infinité qui le fascine, qu’au bord de l’effroi, il contemple, et qui le dépasse.

Dans l'œuvre intemporelle de Michel Kirch, apparaît le symbole d’un seuil à franchir… Qui donnerait passage à une autre dimension, à un autre seuil… Le monde n'est jamais fini, et l’artiste l’accomplit. Hors d’époque, et cependant profondément de notre temps, Michel Kirch le veilleur est un aussi un émerveilleur. Un créateur de vastitudes.

Dans ses toujours grandioses paysages, souvent arides, règne une puissante scénographie de désordre vital, un trouble initiatique, un chaos d’avant toute organisation qui fossiliserait les choses, chaos porteur qui d’avance les bousculerait à tout jamais. Avec des épreuves à traverser, des voies, des passerelles, et de silencieux appels. Un être nu dans la nudité d’un paysage.

La relation corps-paysage naît de la séparation de l’homme et de l’univers, quand l’art interroge tout ce qui manque à l’homme… La relation corps-paysage, par le jeu des plans, piège toute norme spatiale, toute référence et toute structure mentale établie. Les dualismes qui font la normalité s’effacent - proche-lointain, présence-absence, immense-infime, masculin-féminin -, tandis que Michel Kirch, lui, navigue librement dans ses fabuleux no man’s lands.

Dans les moments de crise où la culture enfin se dénoue, l’art des hauteurs assèche les sources des concepts trop installés, effondre les bases de la représentation, et sans renier le sens, en montre les limites et s’ouvre au non-sens. La source créatrice porteuse d’effets d’art est alors l’impensable, voire l’impossible, et le lieu de l’énigme est le corps. Le corps disparaît dans le paysage, le piège, et le dérange. Il bouscule l’inertie du dehors, du représenté, et rejette toute stabilité mortifère. Mais il est le centre.

Le paysage est une métaphore de la peau, une métaphore de l’extérieur du corps projeté dans l’immensité d’une extériorité terriblement éloignée. Comme un écran de fumée, le paysage n’est là que comme l’absolu support de corps, et l’image créée, peinture ou photographie, peu importe, devient la peau d’un corps immense, enfin habitable.

Chez Michel Kirch, l’Eros fait présence latente et subtile, en résonnance avec les secrets et les voiles  de sa formidable théâtralité. Et le corps lui-même – comme dans l’œil la tache aveugle – devient le creuset de toute vie, le cœur du chaos créateur, et la trame de toute créature d’altérité. Ce qui se crée vient d’avant l’image corporelle, quand elle s’achève en finitude dans la synthèse verbale, et quand les mots se taisent. Ce qui se crée vient d’avant le corps construit.

Le monde immaculé de Michel Kirch est de corps vif, et de ténèbres. Et dans ces veilles d’univers, la naissance et l’absence ne cessent de s’étreindre. S'il y a un seuil à franchir, c'est comme dans les tombes égyptiennes, où s’imposent de fausses portes, des portes simulacres que l'âme peut franchir dans un sens ou dans l'autre, pour revenir dans le monde des vivants, ou du monde des vivants passer dans la vie éternelle.

L'Univers n'est pas achevé… L'œuvre entière de Michel Kirch naît de cette infinitude. Il habite un monde d’essence minérale, débarrassé de toutes les séductions de la modernité. Sa relation à la sacralité est franche. Lumière en attente au bout d'un horizon à franchir. Lumière condensée dans un espace de recueillement. Lumière pénétrant les sublimes failles de l’étendue.

L’expressivité ouverte de Michel Kirch, ascétique ou brutale, voilée ou tendue, est proche des grands expressionnistes. Œuvre à double durée : impact saisissant de l’instant-regard, sous le déferlement instinctif et pulsionnel, et lentes alluvions émotionnelles, dans la durée qui marque, et laisse des traces… Plutôt l’impact d’une émotion pré-esthétique que la jouissance intellectuelle. Chez Michel Kirch, le signe affronte l’espace, et l’espace engloutit le signe. Enregistreur vital, ce dur transmetteur n’illustre jamais. Il n‘y a pas de centre unique : l’œuvre exige une attention flottante touchant tous les niveaux d’art et de conscience.

Très peu d'œuvres aussi denses que celle-là. En sus, quelque chose d'implacable. Aucun échappatoire, aucun faux-semblant, mais une extraordinaire densité qui s'empare de ceux qui la regardent… L’esprit est dépassé par ce que l’on voit, quand l'œuvre d'art joue à plein son rôle d’oxygène mental. C'est l'artiste qui apprend à regarder. Aiguës et contemplatives, les images fabuleuses de Michel Kirch arrêtent le temps.

 

Christian Noorbergen 

Août 2014