> Edgar Morin

... c'est extraordinaire... chaque image fait rêver,

penser, méditer... tu es notre visionnaire...

                                                                                                 Edgar Morin

 

Michel Kirch l’éveilleur... 

 

Le mot surréalisme s’est banalisé et dévalué et l’expression « c’est surréaliste » qualifie tout assemblage bizarre ou inattendu. Pour ma part le surréalisme fut l’événement culturel le plus riche du 20ème siècle. Ce fut un mouvement à la fois de poésie, de pensée, de vie et qui savait unir ces termes en pensant que la vie devait être vécue poétiquement. Le surréel dépasse le réel tout en le contenant, Le mouvement surréaliste est mort mais le problème du surréel est plus vivant que jamais, si l’on entend par surréel tout ce qui dépasse notre réel tridimensionnel tout en le conservant. 

 

Michel Kirch est certes postérieur et étranger au surréalisme. Le surréalisme, qui avait inventé tant de moyens de transfigurer la réalité, dont le collage, n’avait nullement prospecté la voie originale qu’a ouvert Michel Kirch. Nul n’avait encore pensé à faire poésie de la réunion d’éléments photographiés hétérogènes, ce qui constitue l’innovation créatrice de Michel Kirch. Ses oeuvres comportent intégralement le réel photographique comme ingrédient nécessaire et suffisant dans un art de la composition qui transfigure le réel, lui donne les qualités du rêve mais sans irréalité, avec sur-réalité. 

 

D’autres ont pu parler de réalisme magique ou de transréalité en évoquant les compositions de Michel Kirch. A mon avis tout reflet du réel est magique et toute photographie comporte sa part de magie qui est la magie du « double » : c’est la magie de la présence dans l’absence, qui donne une nouvelle présence à la réalité représentée devenue absente. C’est pourquoi la photographie est aujourd’hui reconnue comme un art quand elle réussit à apporter le charme singulier d’une magie. 

Mais nous voici avec Michel Kirch dans une nouvelle magie, celle de la rencontre de réels qui ne communiquaient pas. On comprend donc que le terme de transréalité, qui relie plusieurs réalités pour en faire émerger une nouvelle convient bien aux oeuvres de Michel Kirch tout en contenant l’idée de dépassement. Peut être pourrait on dire aussi « méta réalité » dans le sens hégélien où le dépassement conserve ce qui est dépassé tout en créant une réalité nouvelle. 

C’est d’une part parce que je suis sensible à tout ce qui dépasse en conservant, ce qu’exprime la notion de métamorphose, que je suis touché par les compositions de Michel Kirch. C’est d’autre part parce que je suis sensible à tout ce qui peut réveiller notre sens poétique endormi que je m’émerveille de la plupart de ses oeuvres. J’ajoute que je suis ému en mes profondeurs subconscientes. Ainsi, à passer de l’une à l’autre des compositions de Climats, je me sens, comme par une symphonie, emporté dans un flux d’émotions. Voici qu’apparaît et revient de façon renouvelée le leit motive des eaux sous ses diverses formes : eaux mères, eaux nourricières, eaux mortelles, vastes étendues maritimes, vagues impétueuses, eaux dormantes, eaux courantes, eaux inondantes, eaux noyantes, avec toujours une ou des petites présences humaines, quasi perdues, ou bien d’étranges architectures que les humains semblent avoir désertées. Et toujours l’humain est présent, soit sous forme d’individus, soit sous forme d’architectures qui nous rappellent les différents âges de l’histoire des civilisations. 

 

Tout dans cet art visionnaire est à la fois familier et étrange, chaque image donne à rêver, à penser, à méditer. Climats traduit une partie de la recherche de Michel Kirch, mais en fait comme le point d’un hologramme, comme la cellule singulière d’un organisme qui contient la totalité de son patrimoine génétique, on y trouve, à l’état subliminal, la totalité d’une recherche en permanence interrogative vouée à s’éveiller et nous éveiller . 

L’oeuvre de Michel Kirch nous incite à méditer sur le mystère de la condition humaine et celui de son insertion dans l’Univers. 

 

 

Edgar Morin